LE BAROQUE

juin 3, 2008

 

 

A l’origine, le mot “baroque” (du portugais barocco) désigne des perles irrégulières,

pas vraiment rondes. Par extension, le mot qualifie aux XVIIème et XVIIIème siècles

tout ce qui est bizarre, hors des normes, hors des règles. Il est nettement péjoratif.

C’est au XXème siècle qu’il devient une catégorie de l’histoire de l’art, par

opposition au classicisme. Opposition éternelle, repérable à différentes époques,

selon certains critiques; mais d’autres sont plus soucieux de précision historique,

et appliquent la notion de “baroque” à l’art issu du Concile de Trente et de la

Contre-Réforme: art “jésuite” des églises aux lignes courbes, à la décoration

exubérante, aux plafonds peints en trompe-l’oeil, où une architecture imaginaire

ouvre sur l’infini et la lumière de Dieu.

Appliquée à la littérature, la notion a connu une fortune considérable qui l’a

rendue imprécise, surtout en France où elle a permis (c’est là son principal

mérite) de redécouvrir une foule d’écrivains méconnus ou considérés commec “attardés”

ou “isolés”. Entre la Renaissance et le classicisme, une perspective plus juste a

rendu leur spécificité aux auteurs de la fin du XVIème siècle et du début du

XVIIème siècle.

 

Ces écrivains sont très divers. Tous accueillent l’idée d’un monde instable et

changeant, caractérisé non par la stabilité d’un état mais par l’aventure d’un

mouvement perpétuel, véritable défi à la représentation. Celle-ci commande une

exploration des richesses infinies du langage, dont la variété rythmique et

syntaxique, la polyvalence sémantique permettent sinon de dire, du moins d’approcher

l’indicible, le “passage” (comme dit Montaigne), la métamorphose. Il ne s’agit pas,

comme dans l’esprit classique, de classer, de faire le tri, de stabiliser la relation

des choses entre elles, des mots entre eux, des mots et des choses; mais au contraire

d’utiliser l’illusion même, le charme protéiforme d’une apparence mouvementée.

 

Dans le domaine poétique, une telle expérience procède en partie de l’immense

travail effectué par les écrivains de la Pléiade: travail d’enrichissement du

langage et de contamination des modèles, libérations générale des échos, des

reflets, qui, chez Ronsard par exemple, introduisait beaucoup de ruse, d’humour

et d’illusion dans la définition de la beauté. Les baroques (D’Aubigné, Du Bartas)

portent les recettes de la Pléiade à un degré imprévu d’intensité, en renversant

la perspective: lorsque d’Aubigné, dans Les Tragiques, se déclare en quête d’un

“autre style”, il multiplie les figures (répétitions, antithèses, métaphores,

oxymores), dont Ronsard faisait un usage modéré, tout en prétendant produire,

dans ce langage déchaîné, la vérité même, là où Ronsard ne cherchait qu’un

plaisant “vraisemblable”…

 

Car on peut cultiver l’illusion pour elle-même, ou bien la saisir dans un effort

paradoxal et outrancier de dépassement. On peut montrer l’inconstance du monde

pour s’en délecter (comme Desportes), s’en effrayer (comme Sponde), s’en dégoûter

(comme Chassignet). On peut lui prêter un charme érotique ou une valeur métaphysique.

Plutôt que de “baroque”, pour certains écrivains, tels Desportes, on parle de

“maniérisme”, pour qualifier un art “sans naïveté” (Marcel Raymond), jouant à

varier ses figures, ses arabesques, pour le plaisir d’un lecteur qui se prête au

culte du détail, du désordre concerté, de la déformation subtile. Là encore, la

notion est importée de l’histoire de l’art.

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