LA PLEIADE

juin 3, 2008

 

 

Selon la mythologie, les Pléiades sont les sept filles d’Atlas, qui devinrent

constellation; de là le nom de Pléiade donné à un groupe de sept poètes

d’Alexandrie, sous Plotémée Philadelphe (3ème siècle av JC). Ronsard et ses amis

reprirent à leur compte cette appellation; l’histoire littéraire la consacra,

de sorte que l’on aurait tendance à voir dans la Pléiade française un groupe fixe,

sinon immuable, de sept poètes, travaillant en étroite connivence, animés de la

même inspiration, visant le même but: quelque chose comme une école ou un

mouvement.

La réalité est différente. L’appellation commune, pour désigner la génération

poétique qui se reconnait dans la Défense et Illustration de la langue française,

et dans les premières oeuvres de Du Bellay et de Ronsard, est celle de « Brigade »:

troupe de jeunes auteurs enthousiastes, bientôt grossie d’une foule d’adeptes et

d’imitateurs. Dans la « Brigade », Ronsard se plut à distinguer une « Pléiade ».

Mais il s’agit d’une simple liste, d’ailleurs variable.

 

L’essentiel est le culte commun des Lettres antiques; la volonté de lutter contre

le « monstre Ignorance », de rénover les formes et de réactiver les mythes, notamment

ceux qui concernent la poésie elle-même, placée à part et au-dessus de tous les

genres d’écrire; le goût d’une écriture savante, sinon érudite ou obscure, nourrie

de la libre imitation des Anciens et des modernes (néo-latins et italiens).

On s’entre-imite d’ailleurs beaucoup, dans la Brigade; la plupart en viendront

à imiter surtout Ronsard. Mais il s’agit toujours, conformément à l’esprit de la

Défense et Illustration… (sinon au détail de ses outrances), de faire de la

poésie la clé de voûte de la culture.

 

Dans l’imitation, des poètes se prennent d’amour pour d’autres poètes, dans une

autre langue; ils les « dévorent », traduisant leurs mots, démarquant leurs

expressions, s’efforçant même de reproduire leurs cadences. Il ne s’agit pas

d’organiser par-delà les siècles un harmonieux concert d’esprits raisonnables,

de « classiques ». Ce qui frappe au contraire, dans l’entreprise de la Pléiade,

c’est le souci de la variété, qui commande d’explorer tous les genres, tous les

styles (haut, moyen et bas), et surtout de ne jamais s’en tenir à l’imitation d’un

seul auteur, fût-il aussi prestigieux que Virgile. On mélange, on avoue certains

emprunts, on en dissimule d’autres, on exploite en même temps les ressources du

grec et du latin, du latin antique et du néo-latin, de l’italien, etc… Il y a

du jeu dans une telle démarche, et toujours une jubilation, un appétit qui, chez

certains, ne va pas sans angoisse: le poète de la Pléiade est toujours en train

de s’approprier le texte d’autrui, de s’en emparer pour le re-créer. Le même et

l’autre se confondent-ils, ou demeurent-ils distincts? Le poème nouveau sera-t-il

uni, unique, ou bien divers, dispersé? Qui suis-je, moi qui parle ainsi, voix

grossie de toutes les autres voix? Seule réponse: « Je suis Ronsard, et cela te

suffise »… Tous n’auront pas cet orgeuil fou.

L’inspiration, la « fureur » divine, chez ces poètes qui sont tous des bourreaux de

travail et ne se fient nullement à la seule nature, est en quelque sorte la

métaphore de leur amour de la langue et du monde fantastique que la langue,

arrachée à son usage ordinaire, permet de créer: bien plus que leurs prédécesseurs,

les poètes de la Pléiade s’abandonnent à l’imaginaire.

 

La Pléiade, selon l’expression de Guy Demerson, est un mythe; mythe créé par ces

poètes – par le premier d’entre eux – pour entretenir une ambition commune.

A l’origine, deux groupes, celui du Collège de Coqueret (Ronsard, Baïf, Du Bellay,

sous la férule de Dorat), celui du Collège de Boncourt (Jodelle, Belleau, La Péruse,

suivent les cours de Muret). La fusion eut lieu en 1553, lors de la représentation

de Cléopâtre captive, de Jodelle. La Pléiade comprit Ronsard, Baïf, Du Bellay;

Jodelle, La Péruse, remplacé par Belleau après sa mort précoce. Elle annexa

Pontus de Tyard, héritier platonicien de l’école lyonnaise, et Peletier du Mans,

l’initiateur de Ronsard. Tardivement, Ronsard inséra dans la liste son vieux

maître, Jean Dorat, poète néo-latin pourtant. Mais peu importe. Ce qui compte,

c’est la richesse du vivier poétique. Dans la « Brigade », on trouve Grévin, Magny,

Denisot, La Taille, Des Autels… et beaucoup d’autres.

Chaque poète donne une inflexion particulière à l’ambition initiale. Ronsard

acquiert très vite une stature écrasante, qui porte ombrage à ses rivaux. La

doctrine varie suivant les genres abordés. Enfin, l’Histoire s’en mêle: les guerres

de Religion vont diviser les poètes et transformer l’idée qu’ils se font du

« métier poétique ».

En rendant à chacun sa trajectoire personnelle, on ne perdra pas de vue ce qu’ils

ont en commun: la plus haute idée de la poésie, « oeuvre à part ». Qu’ils s’en

déclarent capables ou, au contraire, indignes, cette ambition les obsède. Ce qui

est en jeu, c’est la gloire, but suprême de leur désir, la gloire qui confère

l’immortalité.

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